Ennahdha, histoire inachevée d’un parti

D’un petit groupe, «al jamaâa Al islamiya», qui se réunissait à la mosquée au milieu des années 60, est né un parti, aujourd’hui au pouvoir et auquel incombe la lourde tâche de mener le pays vers la démocratie.

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Redazione 20 giugno 2013
[b]Par Hanène Zbiss[/b]





«Nous sommes passés d’une idée à un projet, puis à un programme et, enfin, à une expérience du pouvoir», c’est en ces termes qu’Ajmi Lourimi, membre du Bureau exécutif d’Ennahdha a résumé les 32 ans d’existence du parti à l’occasion de son anniversaire.

Le 6 juin 1981 et lors d’une conférence de presse organisée au bureau d’Abdelfattah Mourou, le Secrétaire général de l’époque, le premier Bureau exécutif de ce qu’on appelait «le Mouvement de Tendance islamique» (MTI) a dévoilé ses objectifs et son programme. La plupart des membres de ce bureau avaient la trentaine et étaient des jeunes actifs, habités par le projet de «rétablir la personnalité musulmane de la Tunisie et le droit des peuples à disposer de leur destin, et en plus garantir la renaissance de la pensée islamique et la redistribution équitable des richesses». Déposer une demande d’autorisation pour la création d’un parti politique était en soi un grand sacrifice pour le MTI. Car «comment convaincre notre jeunesse, considérant le régime comme impie et autoritaire, de venir lui demander une reconnaissance légale ?», explique Abdelfattah Mourou. «J’ai dû organiser de longues réunions avec des centaines d’étudiants islamistes pour les convaincre de la nécessité de cette procédure», poursuit-il



[b]Des révisions constantes[/b]


Voilà donc la première concession faite par le MTI pour arriver au pouvoir. Jusque-là, le groupe s’occupait essentiellement de prêcher dans les mosquées en essayant de rassembler les gens autour d’un projet de renaissance islamique, lequel s’inscrivait dans la continuité de celui de la «Nahdha (Renaissance du 19e siècle). Il s’activait aussi dans le milieu estudiantin, à partir des années 70, encouragé par un régime cherchant à réprimer la gauche et par la réussite de la Révolution iranienne. Fidèle à la pensée de Said Qotb, l’idéologue du mouvement des Frères musulmans en Égypte qui considérait l’État moderne ainsi que la société comme impies, le mouvement islamiste ne croyait pas au changement par l’action politique. Il a fallu le clash entre l’État et l’UGTT en janvier 1978 pour le décider à sortir de la clandestinité et se transformer en formation politique reconnue. «C’était un vrai choc pour nous, car les islamistes se considéraient comme partie prenante de la classe des opprimés. Nous avons alors conclu qu’il fallait développer notre pensée et nous constituer en parti politique qui aspire à changer la réalité», note Mourou.
Force est de constater que l’évolution du mouvement islamiste s’est faite sur la base d’une suite de concessions qui n’ont pas été toujours faciles à faire.
Pour les comprendre, il faut revenir au communiqué fondateur du parti du 6 juin 1981, où le mouvement, tout en annonçant son projet, déclare ne pas accepter la démocratie (au sens «européen»), les élections et la laïcité. S’il a maintenu, jusqu’à aujourd’hui, sa position vis-à-vis du dernier concept, le MTI (actuel Ennahdha) a dû céder sur les deux premiers, comprenant finalement qu’il est impossible d’arriver au pouvoir sans passer par les élections, donc sans consentir au jeu démocratique. En effet, vers la fin des années 80, il a commencé par changer de nom, en annulant, du moins en apparence, toute référence à l’Islam pour devenir «Ennahdha». Il a accepté de participer au Dialogue national lancé par le régime de Ben Ali. Ensuite, le mouvement s’est impliqué dans le jeu électoral, à l’occasion des élections de 1989, avec des listes indépendantes, puisqu’il n’avait toujours pas obtenu son autorisation. Ce fut donc la deuxième grande révision de leur idéologie faite.

Cette capacité à revoir, à chaque étape, sa vision, est considérée par Rached Ghannouchi, fondateur d’Ennahdha, comme l’essence même du mouvement, lequel «est issu du contexte historique dans lequel il s’est trouvé et a évolué», outre le fait que son projet repose sur l’adaptation des préceptes de la religion à la réalité actuelle des hommes.

L’expérience de la répression policière des années Ben Ali et de longues années de prison (accompagnées de torture) pour les uns et d’exil pour les autres, a permis aussi d’autres révisions. Mais c’est surtout l’expérience du pouvoir qui a le plus changé le mouvement.



[b]Les défis de la post-révolution[/b]


Après la Révolution et la restructuration d’Ennahdha, il fallait faire face à une nouvelle réalité accompagnée d’autres exigences. Tout d’abord le parti est revenu sur la scène politique, dans un contexte post-révolutionnaire de transition, qui nécessite un projet politique, économique et social fédérateur d’un peuple assoiffé de liberté, de démocratie et de respect des Droits de l’Homme, mais aussi de justice sociale et de développement.

Ensuite, Ennahdha n’était plus le seul parti ou groupe politique qui se réclamait de l’Islam comme base idéologique. Le vide religieux, provoqué par le régime Ben Ali (après la répression d’Ennahdha) a été comblé par la naissance d’autres courants comme le salafisme, alimenté essentiellement par les prêcheurs moyens-orientaux, lesquels diffusaient leurs messages à travers les chaînes satellitaires et la Toile. De plus, le climat de liberté né après le 14 janvier a permis l’apparition de plusieurs mouvements religieux : Hizb Ettahrir, les salafistes (djihadistes et scientifiques), mouvement chiite, mouvement soufi, etc.)

Par ailleurs et dans un contexte économique mondialisé, Ennahdha, qui était contre le modèle libéral, s’est trouvé à le défendre férocement. «L’idéologie islamiste comme alternative au capitalisme, au communisme, à la démocratie, au libéralisme, ne fonctionne pas», explique l’islamologue français, Olivier Roy, auteur de l’Échec de l’Islam politique (Éditions du Seuil, 1992). On constate alors que les mouvements islamistes, dont Ennahdha, sont devenus des «libéraux en économie». Mieux, l’adoption de ce modèle économique était un gage pour avoir le soutien américain au projet islamiste.

L’abandon de la mention claire de la charia dans la Constitution était une autre grande concession faite par Ennahdha, qui rêvait d’un État islamiste. On se rappelle la polémique concernant cette question l’année dernière. Une polémique ayant été tranchée finalement par Ghannouchi, après deux mois de tensions. Reste que, faute de pouvoir la mentionner explicitement dans le texte constitutionnel, la charia a été remplacée par d’autres termes comme «les principes de la religion musulmane». Car au fond, abandonner complètement ce projet équivaut pour le mouvement à se renier et à perdre définitivement son identité. «Au final, ce sont des mouvements (NDLR islamistes) qui acceptent l’institutionnalisation de la démocratie, mais qui continuent à penser que la charia doit être au centre», souligne Olivier Roy (voir Réalités 1401, du 1er au 7 novembre 2012.)



[b]Nécessité d’une «révolution interne»[/b]


L’épreuve du pouvoir a mis Ennahdha face à des défis majeurs. Il ne s’agit plus d’être un mouvement politico-religieux qui prône un projet global (politique, économique, social et culturel) en partant de l’Islam comme base idéologique, mais de répondre à des attentes multiples et urgentes d’un peuple et de se plier aux exigences de l’exercice du pouvoir.
Aujourd’hui, et presque deux ans après la prise en main des rênes du pays, les leaders d’Ennahdha avouent eux-mêmes que cette expérience n’a pas été du tout facile.

«L’expérience du pouvoir a exigé de nous des révisions, au niveau de la gestion de l’État, de l’Administration, de la diplomatie et des relations avec les autres partis politiques. Ces révisions ont été parfois en contradiction avec nos propres croyances, notamment en ce qui concerne la question de la charia», note Houcine Jaziri, Secrétaire d’État à l’Immigration. «Quant à l’instauration d’un État basé sur la religion, le sujet est reporté pour le moment, car le contexte ne le permet pas», ajoute-t-il.

De telles révisions n’ont pas été du goût de tout le monde et notamment pas de celui d’une jeunesse d’Ennahdha, plus exigeante et radicale que ses leaders. «Le parti a fait beaucoup de concessions à l’opposition, alors qu’il n’y était pas obligé, vu la majorité qu’il a eue dans les élections !», s’indigne Emna, 22 ans, étudiante.

On reproche aussi au mouvement islamiste de ne pas avoir fini son travail de réforme interne afin de devenir un vrai parti moderne, de pouvoir. Abdelhamid Jelassi, coordinateur général d’Ennahdha estime qu’il y a «une révolution interne» à réaliser au sein du parti sur le plan des méthodes de travail, de la vision idéologique et des contenus. «Il faut se débarrasser des résidus de la culture de clandestinité et de la fermeture sur soi. Nous sommes appelés à nous adapter à un nouveau contexte qui est inédit : la post-révolution. Cela exige de nous un projet, un changement de mentalité, l’ouverture sur les autres et plus de participation de la part des femmes et de la jeunesse.»

Faut-il déjà commencer par la séparation entre le mouvement et le parti, en se consacrant davantage à l’action politique?

«Ce n’est pas une question facile à résoudre. Elle nécessite un débat qui est déjà engagé au sein du mouvement et l’état actuel du pays n’aide pas à la trancher. Nous sommes en train de penser s’il ne faut pas confier la question de la prédication à un tissu associatif. Mais là, nous estimons que la préservation des valeurs religieuses et leur diffusion n’est pas une tâche qui nous incombe en exclusivité, mais à toutes les composantes de la société, dont les partis de l’opposition», déclare Jelassi.



[b]Concurrence sur le terrain politico-religieux[/b]


Sauf qu’aujourd’hui, même le projet politico-religieux n’est plus l’exclusivité d’Ennahdha.

En effet, le parti se trouve concurrencé par des prétendants au pouvoir qui partent de la même matrice idéologique que lui, à savoir Hizb Ettahrir, mais surtout les salafistes. Alors que le parti islamiste a dû faire des concessions, au risque de frustrer une bonne partie de ses bases, ces nouveaux mouvements proposent, eux, un retour net à la charia. Leurs aspirations ne se limitent pas à concurrencer Ennahdha sur le terrain du religieux et du social, mais ils souhaitent lui soustraire le pouvoir par la force. C’est le cas de la mouvance salafiste djihadiste. Face aux débordements de cette dernière et à l’échec des appels répétés au dialogue de la part d’Ennahdha, le parti a finalement été obligé d’appliquer la loi et de protéger l’État de ceux qui veulent sa destruction. Ses leaders sont passés d’un discours réconciliant, voire complice, à des positions fermes. C’est ce qui amène beaucoup d’observateurs à conclure que l’exercice du pouvoir amènera de fait Ennahdha à devenir un parti civil. «Paradoxalement, il est en train de se séculariser et d’assimiler les exigences de la modernité», précise Abdellatif Hermassi, spécialiste des mouvements islamistes.

Néanmoins, la bataille de la modernisation n’est pas encore gagnée. Selon Massimo Campanini, historien des mouvements islamistes, Ennahdha a besoin de résoudre trois grandes questions : adapter sa vision religieuse aux exigences de la réalité, encourager la démocratie participative et consolider l’État de droit.

Le chemin semble encore long pour le parti, mais le challenge est de taille, car il y va de l’avenir même d’Ennahdha au pouvoir, même si ses leaders continuent à répéter que le parti «gagnera les prochaines élections et celles d’après», comme l’a affirmé Rached Ghannouchi.



[i]Réalités du 13 juin 2013

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