Médias et gouvernement : un secteur dans la tourmente

La crise s’aggrave entre le gouvernement et les médias tunisiens. Plus que jamais les journalistes se sentent menacés. Plus que jamais l’exécutif veut mettre la main sur le secteur.

globalist syndication

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Redazione 13 settembre 2012
[b]Par Hanène Zbiss[/b]





«Il y a une tentative de museler la presse et de mettre fin à la récréation», annonce fermement Néji Boughouri, ex-Président du Syndicat National des Journalistes Tunisiens (SNJT). Le temps était à la réaction forte vendredi dernier, lors de l’Assemblée générale exceptionnelle du SNJT. Les journalistes ont estimé que le gouvernement a dépassé toutes les lignes rouges dans son traitement vis-à-vis des médias et que le moment est venu de passer à la grève générale, décidée dans un délai qui ne dépassera pas le 15 septembre.
Mais pourquoi est-on arrivé à cette solution extrême ? Le dossier médias est-il devenu un dossier politique par excellence ?



[b]Liste noire : épée de Damoclès [/b]


Lotfi Zitoun, conseiller politique du Chef du gouvernement a fait circuler la semaine dernière une vidéo sur les réseaux sociaux où il a déclaré que «la liste noire des journalistes impliqués avec l’ancien régime de Ben Ali, sera bientôt dévoilée par le gouvernement». Depuis, la polémique bat son plein dénonçant un chantage exercé sur les journalistes afin de les soumettre à l’agenda du gouvernement. Rappelons que cette fameuse «liste noire» avait été demandée par le Syndicat des journalistes depuis l’année dernière, lorsqu’elle a été trouvée par la Commission Nationale d’Investigation sur la corruption et la malversation au Palais de Carthage. Mais la commission l’a remise au gouvernement. Depuis, le syndicat n’a pas arrêté de la réclamer mais en vain. Mais voilà que Lotfi Zitoun s’en est saisi pour l’utiliser comme épée de Damoclès sur la tête des professionnels : tu fais allégeance ou on te dénonce!

Néjiba Hamrouni, Présidente du SNJT a d’ailleurs rappelé lors de la dernière assemblée générale, que l’élaboration d’une liste noire des journalistes impliqués dans le régime Ben Ali était à la base d’une demande du syndicat depuis la révolution. Il avait même créé une commission dans ce sens, sauf que le manque de preuves et l’impossibilité d’accéder aux dossiers de corruption détenus par l’Etat ont rendu son travail difficile. Néjiba Hamrouni a estimé aussi que la publication de cette liste n’est pas du ressort du gouvernement mais du syndicat qui se chargera aussi de prendre des mesures punitives contre les coupables (privation de la carte de presse et de postes de responsabilité dans les institutions médiatiques étatiques). L’Etat de son côté, devrait transférer tout dossier de corruption à la justice.



[b]Nominations arbitraires[/b]


Une autre affaire qui a mis de l’huile sur le feu dans le rapport média/ gouvernement, ce sont les dernières nominations à la tête des institutions médiatiques publiques : Dar Assabah dont l’Etat détient 70% du capital et la Télévision Nationale. Encore une fois, le gouvernement s’est comporté d’une façon unilatérale, sans consulter les organisations professionnelles. On se rappelle déjà au début de l’année, l’Etat avait procédé à des nominations similaires à la tête de La Presse, de la TAP et de la Télévision Nationale, lesquelles n’ont pas concerné uniquement les PDG, mais aussi les rédacteurs en chef et les directeurs. A l’époque, le Syndicat National des Journalistes avait réagi fermement à ces pratiques et a organisé un grand sit-in de protestation à la Kasba, suite duquel le gouvernement est revenu sur les nominations concernant les rédacteurs en chef. Il avait même promis d‘instaurer une tradition de dialogue avec les organisations professionnelles pour les prochaines nominations. Mais, visiblement, il n’a pas tenu sa parole. Les professionnels y ont vu une volonté de mettre la main à tout prix sur le secteur et de l’instrumentaliser pour servir des fins électorales. «Le gouvernement ne veut pas de médias au service de l’opinion publique mais qui sont au service de la propagande de l’Etat», souligne Mohamed Laâroussi, journaliste à Attariq Al Jadid.

Lors de la rencontre du Premier ministre avec les représentants du SNJT, de l’Association des Directeurs des Journaux et du Syndicat de la Culture et de l’Information au sein de l’UGTT, ce dernier avait promis la création d’un comité consultatif mixte pour discuter de tout ce qui est relatif au secteur. Le projet est encore en étude. Différentes réunions régulières sont prévues pour le mettre en œuvre.



[b]Retour de la censure [/b]


Parallèlement à cette histoire des nominations, on a enregistré la réapparition d’un autre fléau : le retour à censure. Trois grandes affaires ont suscité la polémique : l’affaire Sami El Fehri, l’affaire Bouthaina Gouiaâ et l’affaire Adel Hajji.

Après le succès de l’émission des guignols «Allogic Assiyassi» de la chaine Attounissya durant tout le mois du Ramadan, elle a été soudainement interrompue sous la pression du gouvernement. Les professionnels ont crié au scandale, dénonçant une tentative de censure. Pour étouffer l’affaire, on a demandé à Sami El Fehri, patron de la chaine de démentir le fait d’avoir reçu des pressions, chose qu’il a refusé. La réaction du gouvernement ne s’est pas faite attendre : on lui a sorti un vieux dossier de corruption. Et hop ! on a émis contre lui un mandat d’arrêt dans une affaire où il n’est accusé que d’être complice alors que les principaux suspects n’ont pas été inquiétés ! Par ailleurs, le gouvernement a aussi fait pression sur la chaine pour licencier trois de ses animateurs phares : Moez Ben Gharbia, Naoufel Ouertani et Sofiène Ben Farhat.

A la Radio Nationale, Bouthaine Gouia, journaliste chevronnée voit son émission «Entre rumeur et information» (Bayna Al-Ichaâ wal khabar) suspendue. Pour cause, le sujet choisi qui portait sur les dernières nominations au secteur des médias et les invités sur le plateau, lesquels représentaient les organisations professionnelles. Officiellement, le directeur de la Radio Nationale a démenti la suspension mais il a déclaré que la journaliste a été transférée au journal radiophonique. Chose qu’elle n’a jamais demandé.

Un peu avant ces deux affaires, le journaliste Adel Hajji du journal Attariq Al Jadid s’est vu déposer contre lui une plainte de la part du ministre de l’Enseignement supérieur à cause d‘un article qu’il avait écrit intitulé «Après le règlement de tous les dossiers universitaires, le ministre de l’Enseignement supérieur fixe Al-Qiblâa (direction de la prière) !!». Le chef d’accusation : «diffamation et propagation de fausses nouvelles de nature de troubler l’ordre public». Une accusation lourde qui rappelle le temps de Ben Ali et les pressions qu’il faisait subir aux journalistes. Ces trois affaires sont révélatrices d’un nouveau climat de terreur qui s’installe et d’un retour progressif de la censure. Hichem Snoussi, membre de l’INRIC (Instance Nationale pour la Réforme de l’Information et de la Communication) y voit une nouvelle étape franchie dans le musellement de la presse. «Après les changements à la tête des institutions médiatiques publiques, maintenant, le gouvernement voudrait influencer les lignes éditoriales et interférer dans le travail des journalistes», insiste-t-il.



[b]Maintien du vide juridique [/b]


Mais si nous sommes arrivés aujourd’hui à ce stade de tensions entre médias et pouvoir, c’est à cause du vide juridique maintenu par l’exécutif.

Depuis novembre 2011, date de la publication sur le Journal Officiel des décrets-lois 115 (relatif au nouveau code de la presse) et 116 (relatif à la création de la Haute Autorité Indépendante de la Communication Audiovisuelle (HAICA)), les organisations professionnelles appellent à leur mise en application. Le gouvernement a longtemps tergiversé à le faire, sous prétexte que ces décrets pourraient être améliorés. Il a même exprimé sa volonté de les rediscuter au sein de l’Assemblée constituante, alors qu’ils ont été longuement débattus, dans la première phase transitoire au sein de la Haute Instance pour la Sauvegarde des Objectifs de la Révolution. Au fond, il voulait maintenir le vide juridique dans le but d’avoir les mains libres pour faire ce qu’il veut dans le secteur médiatique. Le comble, c’est qu’il a réussi à faire voter (par le biais de la majorité, détenue par les députés d’Ennahdha) par la commission des instances constitutionnelles au sein de l’ANC, la création d’une instance constitutionnelle indépendante des médias, responsable du contrôle et de la régulation du secteur. Une sorte de nouveau ministère de l’Information (qu’on a aboli après la révolution) ! Les membres de cette instance seront choisis par le pouvoir législatif, donc par le parti qui a la majorité. En d’autres termes : par Ennahdha !
L’Association Article 19 avait averti dans un communiqué publié le 30 juillet, quant au danger de ce genre d’instance qui exprime la volonté de «mettre la presse écrite sous le contrôle de la nouvelle autorité de régulation. Or, «si les services de radiodiffusion sont réglementés par l’État et sous le contrôle d’un organe statutaire, la presse est normalement autorégulée et contrôlée par un conseil de presse indépendant de l’État. Ses membres sont élus parmi les acteurs majeurs de la presse écrite tels que les journalistes, les propriétaires de médias, les éditeurs et les représentants de la société civile».

Les professionnels contestent aussi cette nouvelle instance. Selon Néji Boughouri, «Les médias constituent un pouvoir. Donc, il ne peut pas être régi par l’exécutif mais par des instances indépendantes de régulation et d’autorégulation. Malheureusement, le gouvernement ne veut pas de l’indépendance du secteur. Il y a là une réelle volonté d’hégémonie».



[b]Laxisme par rapport à l’agression des journalistes[/b]


Outre ces pressions continues, les journalistes souffrent d’une recrudescence des actes de violence à leur égard. Presque quotidiennement, un professionnel est agressé verbalement ou physiquement par des forces de l’ordre, des citoyens, des syndicalistes, des salafistes, des milices islamistes… Il n’y a pas actuellement de recensement de ces attaques, mais on sait qu’elles sont récurrentes. Les journalistes se heurtent en plus à un véritable laxisme de la part des autorités. La police n’intervient pour les protéger qu’en extrémis et très souvent, elle est partie prenante dans les agressions. On se rappelle les évènements sanglants du 9 avril 2012 où une quinzaine de journalistes ont été attaqués par les forces de l’ordre. Le SNJT avait porté plainte contre le ministre de l’Intérieur. Ce n’était pas la première fois d’ailleurs. Mais les plaintes n’ont jamais abouti.

Si les professionnels sont agressés continuellement, c’est aussi parce qu’ils sont objet, depuis la montée au pouvoir des islamistes, à une campagne de dénigrement systématique par les différents responsables gouvernementaux. Une campagne orchestrée pour décrédibiliser le secteur et ses acteurs, en les accusant d’avoir servi l’ancien régime et de vouloir aujourd’hui se refaire une virginité. Des expressions comme « média de la honte», «média du 7 novembre», «Sbirs de l’ancien régime» sont devenus fréquentes pour désigner les journalistes chaque fois qu’ils osent critiquer le gouvernement, et pas seulement de la part des pro-gouvernementaux ou des partisans d’Ennadhha mais aussi de la part d’une bonne partie de l’opinion publique qu’on a réussi à convaincre de ces allégations. Du coup, chaque fois qu’un professionnel est attaqué ou qu’il y a atteinte à la liberté d’expression, cela ne suscite pas une grande mobilisation, à l’excepté des gens du métier ou des représentants de la société civile et des partis progressistes.

Dans ces conditions, faut-il rester optimiste ?
«Oui, souligne Nabil Jemour du Syndicat de la Culture et de l’Information, on doit continuer le combat malgré tout, et espérer qu’il y ait un changement».



[i]Publié sur Réalités du 1er septembre 2012[/i]