Al Qaida au Maghreb et au Sahel: drogue, argent sale et djihad

Les révoltions dans l’Afrique du Nord, l’instabilité politique et socio-économique dans la zone du Sahel ont renforcé le pouvoir de Al Qaida du Maghreb Islamique dans la région.

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Redazione 8 luglio 2012
[b]par Hanène Zbiss
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[i]«Un Printemps africain» s’annonce pour cette nébuleuse qui a fait la jonction avec le narcotrafic. La Tunisie fait désormais partie de son champ d’influence.[/i]



L’Armée tunisienne vient de décréter le sahara tunisien comme «zone militaire fermée». Cette décision intervient à la suite de confrontations successives entre militaires et trafiquants d’armes et de stupéfiants, sans compter les terroristes pouvant appartenir directement à Al Qaida.


La dernière opération en date est celle qui a eu lieu le 20 juin dernier quand trois véhicules équipés d’armes ont été interceptés par une patrouille de chasse et attaqué. Bilan: destruction des trois camions, mais six terroristes ont pu s’échapper et partir vers le territoire libyen.


Une opération pareille n’est pas la première du genre. D’autres ont précédé confirmant l’existence bel et bien d’éléments terroristes sur notre territoire national et leur implication dans le trafic d’armes, mais aussi de drogues dont notre pays est devenu une passoire vers l’Algérie, mais aussi vers l’Europe. Ce n’est plus un secret qu’Al Qaida du Maghreb Islamique est très active dans la région du Maghreb et du Sahel.


La Tunisie fait partie désormais des points chauds dans lesquels elle opère, pas encore en tant qu’organisation, mais à travers des individus ayant combattu dans ses rangs en Afghanistan, en Irak et en Tchéchénie et qui ont regagné le pays après la révolution pour essayer de recruter parmi la mouvance salafiste djihadiste et créer un noyau pour l’Aqmi (Al Qaida du Maghreb Islamique). Le dernier discours d’Aymen Dawahiri, chef d’Al Qaida qui a appelé au Djihad et la série d’évènements violents ayant eu lieu en conséquence, confirme cette réalité.


Par ailleurs et lors du congrès d’Ansar Achariâa en mai dernier à Kairouan, ayant réuni environ 7000 personnes, la mouvance salafiste n’a pas hésité à reconnaitre son allégeance à la nébuleuse terroriste.



[b]La Tunisie: nouvelle terre de Djihad?[/b]



«Al Qaida essaye de créer un triangle jihadiste dans les zones sud de la Libye, de l’Algérie et de la Tunisie.


Ce front pourra servir de support aux structures d’Al Qaida et au mouvement Azawad, au Mali. Les camps d’entraînement d’Al Qaida à Zenten, en Libye, regroupent, selon des rapports, des Libyens, des Tunisiens et des Algériens.


Nabil Saadaoui, recherché par les services secrets tunisiens, s’est installé à Zenten. Mokhtar Lawar se déplace aisément entre la Libye, le Niger et le Mali, ce qui nous mène à déduire que ce nouveau triangle jihadiste pourrait organiser des opérations terroristes dans les pays du Maghreb, surtout en Tunisie et en Libye, qui connaissent une certaine fragilité sécuritaire et un courant jihadiste qui ne cesse de grandir.


«Ce triangle va créer des zones de sécurité pour les jihadistes d’Al Qaida», explique Allaya Allani, spécialiste de l’islamisme au Maghreb dans une interview donnée au journal en ligne «Mahghrebemergeant.com».



Les observateurs de la situation en Tunisie ne cachent pas leurs préoccupations quant à ce qui se passe dans le pays, notamment dans les zones du sud (côté de la Libye) et du l’ouest (proches de la frontière algérienne).


L’existence d’armes stockées dans le pays, notamment dans des abris creusés dans les montagnes est certifié, ainsi que celles des camps d’entrainement un peu partout.


Selon le chef de l’Unité d’Alerte et de Prévention au Centre Africain d’Etudes et de Recherches sur le Terrorisme (Caert) dont le siège est à Alger: «Il y avait toujours cette volonté de l’Aqmi de s’implanter en Tunisie, en témoigne les évènements de Slimane en fin 2006.


La mouvance salafiste djihadiste fait de tout pour mettre le pays dans une situation désespérée économiquement afin de pouvoir recruter davantage et subvenir aux besoins des citoyens. Ainsi, petit à petit, elle se substitue au rôle de l’Etat».


Sa stratégie est de se rapprocher des populations marginalisées, dans les villages, et les quartiers populaires et de les aider financièrement, de façon à gagner leur sympathie, ensuite de les utiliser pour servir ses propres fins. Ce schéma s’est reproduit dans plusieurs autres régions ou l’Aqmi s’est implantée. La Tunisie n’y échappe pas.


En plus, la fragilité sécuritaire dans le pays et le relâchement dans le traitement des forces de l’ordre avec les salafistes ne fait que les encourager à se renforcer d’avantage et à passer à une deuxième étape: «le quadrillage de la société par la force, par l’intimidation et les menaces pour créer un état de fait et obliger le pouvoir et les opposants à accepter d’intégrer les jihadistes dans le paysage politique légal», comme le précise Alaya Allani qui va jusqu’à parler de «l’émergence d’une internationale salafiste, à l’instar de l’internationale des Frères musulmans, puisqu’on assiste actuellement, dans presque tous les pays du Maghreb, à des débats internes au sein des mouvements salafistes, dans le but de s’organiser au sein de partis politiques».



[b]Le Nord du Mali: Qg de l’Aqmi[/b]



La présence d’Al Qaida en Tunisie fait partie de tout un plan d’implantation dans toute la région du Maghreb et du Sahel. La guerre en Libye a fait en sorte que les armes de Khadafi sont tombées aux mains de l’Aqmi, ainsi que ses mercenaires qui ont intégré les différents groupes islamistes dans la région.


Dotée de ce réservoir inépuisable à la fois d’armement et d’hommes, l’organisation terroriste a renforcé sa présence dans la zone de ce qu’on appelle «les pays du champ» (Algérie, Mauritanie, Niger et Mali). L’espace sahélo-sahélien s’est transformé en refuge pour les djihadistes.


Le Nord du Mali, zone très pauvre, délaissée depuis toujours par le pouvoir central, avec des intentions indépendantistes, est devenue une base principale pour l’installation de combattants de l’Aqmi dont le nombre est estimé, selon les milieux du renseignement, entre 500 à 1000 combattants. Les frontières poreuses de cette zone, avec ses voisins constituent un atout de taille pour la circulation d’armes, de drogue et d’hommes. L’Aqmi est formée, en fait, de deux groupes distincts: la «Katiba Al Moulathamoun» (la phalange des enturbanées), dirigée par Mohktar Bel Mokhtar et la «Katiba Al Fatihin» (la phalange des conquérants) dirigée par Abou Zayd.


Ces deux katibas sillonnent les vastes régions frontalières à bord de 4x4, équipés de kalachnikovs, de mortiers, de mitrailleuses, de téléphones satellitaires, de RBG, de SPG et de différents calibres. Leur tactique pour renforcer leur présence sur place, est de pactiser avec la population locale.


Cela se passe sur deux niveaux : lui fournir l’alimentation, les médicaments et le lait pour enfant et contracter des mariages avec les ethnies locales, à l’image de Mokhtar Belmokthar qui s’est marié avec une Malienne de Tombouctou. Les combattants ont non seulement réussi à acquérir la sympathie de la population, mais à recruter parmi sa jeunesse fascinée par eux.


Sauf que dans le Nord du Mali, l’Aqmi n’existe pas toute seule, mais elle partage le territoire avec d’autres groupuscules comme le Mouvement national de libération de l’Azawad (l’organisation touareg qui a réclamé l’indépendance du Nord), le Mujao (Mouvement unicité et jihad en Afrique de l’Ouest) qui est un groupe dissident de l’Aqmi et Ansar Eddine (groupe terroriste proche de l’Aqmi). Tout ce beau monde cohabite et s’est en quelque sorte allié, pour des objectifs communs: dominer la zone et étendre son pouvoir à toute la région du Maghreb et du Sahel, tout en profitant du marché juteux du trafic de drogue, mais aussi du kidnapping d’otages.



[b]Alliance entre terrorisme et narcotrafiquants[/b]



«Depuis cinq ou six ans, nous avons constaté qu’il y a une certaine connexion entre le crime organisé et le terrorisme.


Il s’est avéré ensuite que les terroristes travaillent pour les narcotrafiquants en leur sécurisant les chemins de distribution de la drogue», indique le chef de l’Unité d’Alerte et de Prévention au Caert. En contrepartie, ces trafiquants de drogue, venus essentiellement d’Amérique Latine, leur payent un pourcentage.


La collaboration est devenue tellement forte que les terroristes sécurisent aussi des zones entières afin de permettre aux narcotrafiquants de cultiver la cocaïne dans la région du sahel et de créer des laboratoires pour la traiter sur place. Car jusque là, cette drogue venait de l’Amérique Latine par navire vers les côtes de la Guinée Bissau pour ensuite, être acheminée vers l’Europe, en passant par la sous région du sahel.


Cette région s’est transformée en une plateforme incontournable pour le narcotrafic qui vient aussi d’Asie et du Moyen Orient, entrant par la Somalie pour arriver au sahel et finir en Amérique du Nord. C’est essentiellement le circuit de l’héroïne. Il ne faut pas oublier non plus, le circuit de distribution de hachich marocain qui transite par le Sahara occidental, les camps de Tindouf, Béchar, Mauritanie, Mali, Niger, pour prendre la direction du Moyen-Orient et de l’Asie. D’après des milieux bien renseignés, la culture du «hachich» au Maroc s’étend sur 147.000 ha, drainant des ressources, évaluées à 31 milliards de dollars.

Par ailleurs, les mêmes sources nous informent que 35 000 tonnes de cocaïne transitent par l’Afrique, soit environ 40% de la consommation mondiale. Ces chiffres ne peuvent que faire le bonheur de l’Aqmi et du Mujao (créé en 2011 financé entièrement par les narcotrafiquants), lesquels mettent leurs très bonne connaissances du terrain au service de narcotraffic.


«Le djihad devient seulement un label de couverture», affirme le responsable du Caert. Et ce n’est pas fini! Cette manne d’argent a attisé l’appétit d’autres groupes terroristes comme Boko Haram au Nigeria et Al Shabaab en Somalie qui assurent eux aussi le transfert de la drogue vers les différents marchés. Désormais, on peut parler d’un «arc du mal» qui va de l’Atlantique jusqu’à l’Océan indien.


L’Aqmi ne se limite pas au trafic de drogue, mais étend ses activités au trafic de diamants en Sierra Leone, de métaux précieux en Tanzanie, en plus de celui d’armes et d’explosifs (3 millions d’armes légères circulent dans le Sahel).



[b]La prise d’otages: un marché juteux[/b]



L’autre source de financement de cette nébuleuse terroriste, et un peu moins du Mujao, est la prise d’otages. Les victimes essentiellement des étrangers sont kidnappées en Algérie, en Tunisie (les deux otages autrichiens enlevés en 2008), en Mauritanie, au Niger puis transférés au Nord du Mali.


Les négociations s’engagent entre les ravisseurs et les pays européens, par l’intermédiaire des autorités maliennes et du Président Bourkinabé, Blaise Compaoré, ayant joué un rôle important dans la libération de deux diplomates canadiens en 2009.


La somme des rançons transite via les banques burkinabées, en provenance de l’Europe pour atterrir au Mali. Ainsi, l’Aqmi peut financer aisément son approvisionnement en armes et ses opérations terroristes.


Les observateurs estiment qu’Al-Qaida au Maghreb islamique va renforcer davantage son implantation au Sahel où elle bénéficie d’une souveraineté totale en plus de son alliance avec d’autres groupes terroristes de la région comme Al Shabeb et Boko Haram.


Certains parlent même «d’un Printemps africain» pour l’Aqmi dont le nombre de combattants africains est en train de dépasser de loin les Arabes (en provenance essentiellement de Tunisie, d’Algérie et de Libye).


Toute stratégie de lutte contre le terrorisme devrait prendre en considération, à la fois la jonction entre ce phénomène et le narcotrafic, et la nécessité d’identifier des solutions de développement pour la région du sahel, afin d’empêcher les terroristes de se substituer à l’Etat dans la satisfaction des besoins de la population.


[i]Réalités du 5/7/2012
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